présentation

novembre 2003.

Partant du constat que la production picturale demeurait l’une des dernières activités artistiques résistant à une élaboration concertée entre individus de sensibilité et d’origine différentes, le Delirium a proposé une expérience de peinture empruntant aux arts vivants leur désir de partage. L’entente entre danseurs sur scène, ou plus exactement peut-être l’écoute entre musiciens autour d’une table, voici ce qu’il importait de susciter entre plasticiens sur une toile. C’est ainsi que le Delirium a servi de théâtre aux premières expériences de peintures climatiques. Le jeu, infiniment simple, était le suivant. De une à cinq toiles vierges de 2m sur 2m ; de une à cinq équipes de peintres (allant de deux à quatre intervenants par équipe) ; un protocole d’intervention, protocole chaque fois renouvelé selon le nombre d’intervenants, l’actualité, ou encore les suggestions du public ; trois heures de temps ; le public en vis à vis ; les musiciens qui nimbent les toiles de leurs improvisations ; beaucoup de vitalité enfin.
A l’issue de la première saison, quarante toiles ont ainsi été réalisées, et une exposition rétrospective leur a été consacrée au Cloître Saint Louis au mois de mars 2004. Par ailleurs les montages video des films de ces expériences sont proposés sur le site du Delirium (archive vidéo). Mais s’ils donnent à voir l’originalité et la qualité des exécutions picturales, l’expérience climatique demeure à l’évidence ineffable.
Au final, et pour ramener le projet du Climatic Painting à sa plus simple expression, nous dirions qu’il s’agit fondamentalement de vivre et partager la peinture sous le signe du spectacle vivant. Cela implique trois caractéristiques qui orientent et balisent la démarche artistique :

Une dimension de spectacle à la pratique plastique. Les peintres sont en situation devant un public. Ils réalisent dans une unité de temps, de lieu et d’action une production sans mystification possible. Le geste créateur est donné dans sa discontinuité, ses ruptures de rythme, dans ses errances, ses ratages, ses fulgurances.


Une réalisation collective des toiles. Si un protocole d’exécution assez serré (qu’il s’agisse de la détermination de l’espace ou du temps d’intervention ou d’autres fois des contraintes corporelles de déplacement ou de couleurs dans la composition) peut servir de référent dans la concertation des peintres, l’essentiel demeure l’écoute entre plasticiens dans la production d’une œuvre commune.

Un renoncement à la problématique d’auteur au profit d’une exaltation du jeu d’interprète. Les toiles ne sont pas signées tout simplement parce qu’elles n’appartiennent pas aux plasticiens qui les ont réalisées, pas plus qu’elles n’appartiennent aux musiciens ou au public qui ont participé à leur genèse. Stricto sensu, elles n’appartiennent qu’au climat qui les a fait naître. Dans ce dispositif le peintre est fondamentalement un interprète.


Ces trois caractéristiques renvoient à une triple difficulté pour les peintres qui se risquent à participer. Ceux-ci dévoilent leur gestuelle en dehors de l’intimité de l’atelier, acceptent de composer leurs subjectivités, renoncent enfin à s’honorer d’une paternité artistique ou d’une propriété intellectuelle. Au demeurant, ces expériences de peinture font craindre au premier regard une démystification du geste de l’artiste en même temps qu’une dénégation de sa liberté. Mais ces difficultés ne se vivent et paralysent qu’a priori. Car, in situ, les Climatic Painting réalisés à ce jour révèlent que, par delà les gênes et les heurts des participants, les peintres donnent un sens nouveau à leur pratique ; et, in fine, nous pensons qu’une fois abolies la mystification et l’individualisme, c’est bien la magie des gestes transparents qui se manifeste.